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Jean-Christophe Zerbini : « Mon ambition est de bâtir une ANS 2.0 »


Rédigé par Joëlle Hayek le Mardi 17 Mars 2026 à 19:43 | Lu 39 fois


Tantôt moteur, tantôt source de tensions, le numérique transforme en profondeur le système de santé. Dans ce mouvement, l’Agence du Numérique en Santé (ANS) joue un rôle structurant, au carrefour de l’innovation technologique, des attentes des professionnels et des exigences des citoyens, avec pour mission d’accompagner le changement tout en en fixant le cadre. Récemment nommé directeur général de l’Agence, Jean-Christophe Zerbini partage sa vision des priorités à venir, articulant ambitions nationales et réalités de terrain.



Pour commencer, pourriez-vous évoquer votre parcours jusqu’à votre prise de fonctions en tant que directeur général de l’ANS ?

Jean-Christophe Zerbini : Mon parcours s’inscrit dans un fil rouge, celui du service public et de l’intérêt général, avec un ancrage fort dans le numérique en santé. Après une première expérience dans le conseil sur des sujets de santé, de cybersécurité et d’organisation, j’ai exercé comme directeur d’hôpital puis de GRADeS. Ces fonctions m’ont permis de travailler étroitement avec l’ANS, d’abord comme utilisateur puis comme partenaire. J’ai ensuite été membre de son conseil d’administration, impliqué dans sa gouvernance et sa stratégie. En parallèle, j’ai créé une start-up de télésanté médicale en cardiologie et en pneumologie, contribuant concrètement aux usages numériques. Ce parcours m’a donc donné une vision très opérationnelle du numérique en santé, dans ses différentes facettes.

Quelle est votre vision pour l’Agence du Numérique en Santé à l’horizon 2030 ? 

J’arrive à un moment stratégique, celui de construction du contrat d’objectifs et de performance (COP). C’est l’opportunité de structurer une nouvelle phase pour l’Agence, dans la continuité du rapport de l’IGAS. Mon ambition est de bâtir une « ANS 2.0 », une Agence de service public utile, lisible et performante. Concrètement, une agence de service public doit d’abord être à l’écoute du terrain. L’ANS dispose déjà d’une forte expertise technologique et réglementaire ; l’enjeu est désormais de renforcer sa dimension servicielle. Une Agence utile est celle qui facilite le quotidien des professionnels, en leur fournissant des outils et des services offrant des gains réels – par exemple, une authentification simplifiée. Une Agence lisible sait se rendre compréhensible, à travers une offre claire et facilement utilisable. Une Agence performante, enfin, est efficiente. Nous avons eu la chance, ces dernières années, de bénéficier de budgets importants pour mener de grands programmes nationaux. Le contexte actuel est plus contraint. À cet égard, le COP sera l’occasion de faire évoluer la culture institutionnelle, en mettant en place un pilotage par des objectifs clairs et des indicateurs partagés.

Quelles sont vos priorités pour les prochaines années ?

L’identité numérique constitue un enjeu pivot. Elle s’accompagne de fondamentaux que nous continuerons à porter, l’interopérabilité, la cybersécurité et l’éthique. Bien sûr, l’accompagnement des usages et le lien avec le terrain seront transverses à l’ensemble de nos actions. Car il existe encore des barrières à l’appropriation du numérique par les professionnels de santé, la principale étant la complexité des outils. Lorsque les soignants se tournent vers des messageries grand public, cela signifie que l’on n’a pas su leur proposer des outils adaptés à leur environnement de travail. Du côté des patients, s’ils sont globalement prêts à partager leurs données de santé, ils manquent de lisibilité sur leur usage. Deux leviers majeurs conditionnent donc l’adoption : la simplification et la confiance. Celle-ci ne se décrète pas, elle se construit sur la base de garanties de sécurité solides et d’un cadre éthique transparent et respectueux de l’humain. Pendant longtemps, on a expliqué les difficultés d’adoption par l’âge. Nous ne pouvons plus nous réfugier derrière cet argument. Au contraire, nous sommes dans une période propice pour accélérer les usages, à condition de lever les irritants.

Quel regard portez-vous sur des programmes comme Mon espace santé et CaRE ? 

Si Mon espace santé relève du champ d’action de la Délégation au numérique en santé et de la Cnam, l’Agence du Numérique en Santé y est pleinement engagée, car le succès de ce programme sera un levier essentiel pour renforcer la confiance des professionnels et des patients. Le déploiement est sur la bonne trajectoire, et l’enjeu principal porte justement désormais sur l’adoption et les usages – les évolutions annoncées en matière d’intelligence artificielle pour faciliter l’exploitation des contenus devraient à mon sens y contribuer. Quant au programme CaRE, il incarne aujourd’hui une priorité stratégique pour les établissements : la cybersécurité et la résilience des systèmes d’information, au service de la continuité des soins. Sa force est d’avoir placé l’utilisateur au cœur de la démarche, avant de s’étendre aux infrastructures et aux organisations. Cette approche est très pragmatique, car la technologie seule ne suffit pas ; l’utilisateur fait pleinement partie de la chaîne de responsabilité, et des organisations solides doivent être mises en place pour que l’ensemble fonctionne. CaRE accompagne aujourd’hui plusieurs centaines d’établissements sanitaires et médico-sociaux.

Pourriez-vous nous en parler plus en détail ?

Bien qu’il soit cadré au niveau national, le programme CaRE est issu du terrain : les bonnes idées ont émergé localement, avant d’être reprises et déployées à l’échelle nationale. Dans ce contexte, les GRADeS, et plus largement les acteurs territoriaux, sont des maillons essentiels, car ils assurent le lien entre les programmes nationaux et le « dernier kilomètre », c’est-à-dire leur diffusion dans les territoires. C’est la raison pour laquelle j’ai fortement soutenu l’intégration des GRADeS dans la gouvernance de l’ANS. Leur présence renforce notre efficacité collective : plus nous sommes alignés, plus l’information et les dispositifs proposés arriveront rapidement jusqu’aux professionnels de santé.

Comment abordez-vous l’essor de l’intelligence artificielle en santé ? 

L’IA nous met aujourd’hui clairement au défi. Elle s’inscrit dans un mouvement de numérisation très large et de plus en plus « consumérisé » : des outils d’IA grand public sont désormais utilisés quotidiennement, aussi bien par les citoyens que par les professionnels de santé. Leur succès tient à leur simplicité d’accès et aux gains concrets qu’ils apportent. C’est un véritable changement de paradigme, qui transforme les modes de travail en profondeur. Mais il s’opère dans un cadre parfois discutable : où vont les données ? Comment sont-elles utilisées ? Et peut-on leur accorder une réelle confiance ? C’est là que réside le réel enjeu de l’IA. 

Quel serait alors ici le rôle de l’ANS ?

L’Agence n’a pas vocation à développer des outils numériques, sauf dans le cas très particulier où aucune offre n’existerait sur le marché. Notre mission est plutôt d’accompagner l’écosystème pour que les marchés arrivent à maturité. Avec l’IA, le marché avance déjà très vite. L’enjeu n’est donc pas de l’accélérer, mais de poser un cadre clair et sécurisant, notamment sur le plan éthique. Il s’agira ainsi de créer un terrain de jeu ouvert, mais avec des règles précises. Un peu à la manière d’un tableau blanc sur lequel l’on peut dessiner librement, sans toutefois dépasser. Avec l’IA, toute la difficulté réside dans cet équilibre : cadrer sans freiner, réguler sans ralentir l’innovation ni provoquer de retours en arrière. Pour y répondre, l’ANS doit aussi faire évoluer ses propres outils et méthodes de travail. 

Quel rôle jouez-vous à l’échelle européenne ? 

Si, il y a encore quelques années, le cadre de réflexion en matière de numérique en santé était essentiellement national, il s’inscrit désormais au niveau européen, notamment sur les questions d’interopérabilité et de partage des données. La Délégation au numérique en santé joue un rôle central pour s’assurer que les cadres européens proposés soient compatibles avec le modèle français, tandis que l’ANS apporte son expertise opérationnelle et technique, issue des grands programmes comme le Ségur Numérique, pour alimenter utilement les réflexions et les orientations européennes. Certains pays sont aujourd’hui plus avancés que nous sur certains sujets, d’autres le sont moins. La force du modèle européen réside précisément dans cette diversité, qui permet de construire des cadres communs robustes et efficients pour l’ensemble des États membres. 

Comment voyez‑vous le rôle des start‑ups dans l’écosystème français ? 

Comme je l’ai évoqué, chacun a un rôle à jouer, l’État pour impulser une dynamique et ouvrir le champ des possibles, l’industrie pour innover. Nous soutenons bien sûr cette innovation, par exemple à travers les tiers-lieux d’expérimentation en santé numérique ou les structures 3.0. Financer les projets est une première étape indispensable, les suivre l’est tout autant. Mais l’enjeu ultime est d’en tirer des enseignements opérationnels, capables de faire évoluer durablement les pratiques. Ayant moi-même évolué un temps dans le monde des start-ups, je connais leur agilité, leur capacité d’adaptation et leur rapidité à se réinventer. Cette culture peut aussi nourrir notre manière de travailler au sein de l’ANS. 

Comment mesurerez-vous le succès de vos actions, et à quoi ressemblerait une « ANS réussie » à la fin de votre mandat ?

Le succès ne se mesure pas au nombre d’outils déployés, car cela ne reflète que l’effort fourni, pas l’impact réel. Il s’évalue à travers la satisfaction des utilisateurs et aux bénéfices réels qu’ils en tirent : ont-ils pu accéder facilement aux nouveaux environnements numériques ? Peuvent-ils partager et manipuler les données sans friction ? Une « ANS réussie » serait donc une Agence dont les solutions sont utilisées de manière simple, intuitive, presque invisible. Bien sûr, il y aura toujours des ajustements à opérer. Mais si nous parvenons à cette fluidité des usages, nous aurons une équipe fière de son engagement collectif, et l’Agence pourra s’inscrire dans l’avenir avec crédibilité et énergie. 

> Article paru dans Hospitalia #72, édition de février 2026, à lire ici 
 

Jean-Christophe Zerbini : « Mon ambition est de bâtir une ANS 2.0 »






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